Guérison divine

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Une lettre datant d'octobre 1998 - 27.07.2013

... que j'ai adressée à ma femme.

Lettre pour Magda
 
(Note : les prénoms et quelques détails ont été modifiés en vue de la publication de cette lettre sur le site www.eschata.ch ).
 
                                                                        Le 8 octobre 1998
 
Chère Magda,
 
L’ergothérapeute de l’hôpital m’a donné l’occasion d’écrire le texte que voici, juste modifié et personnalisé à ton intention.
 
Chaque nuit, je passe un moment à réfléchir, ou, si l’on veut, à prier. Ces moments sont en général positifs et même agréables, sauf lorsque la réalité veut faire croire qu’elle a une place privilégiée dans le processus. En fait, c’est d’une pseudo-réalité qu’il s’agit. Cette réalité-là vient alors s’enrichir de toutes sortes de fantasmes, qui, partant de faits réels, se combinent entre eux et finissent par aboutir à un cauchemar.
 
Ainsi, la nuit du mardi 6 octobre 1998. Tu m’avais demandé ce que je ressentais au plus profond de moi-même à la suite de mon AVC remontant au mois d’août de la même année. J’essayais donc d’y voir clair. En fait, mon AVC ne concernait pas que ma main ou mon bras droits, mais l’ensemble du côté droit, avec, en plus, et principalement, une lésion au cerveau gauche. Il en résultait entre autres des difficultés d’élocution.
 
Tu en étais parfaitement consciente, puisque tu m’avais raconté quelques jours auparavant les détails de la nuit du 9 août 1998, où j’avais été hospitalisé d’urgence. Je n’avais jamais sombré dans le coma, mais je n’avais gardé aucun souvenir de l’épisode. Tu m’avais dit avec sobriété que cela avait été dur de me voir perdre progressivement la maîtrise du membre supérieur droit. A minuit ou à 1 heure du matin, toi et ta sœur Hermine aviez quitté le service des urgences, tandis que je restais dans un état cotonneux dont j’allais émerger le lendemain ou les jours suivants.
 
Il y avait aussi toutes les fois où tu te réjouissais de tel ou tel progrès : un nouveau mouvement du bras droit mieux maîtrisé, ou même un mouvement à peine esquissé du pouce ou de l’index… Cela présentait d’ailleurs des analogies frappantes avec la situation de Jeanne, une invalide de notre Eglise. Toute notre communauté avait prié avec ferveur… et une guérison à 85 % s’en était suivie. Toutes sortes de traumatismes s’étaient atténués ou avaient même disparu. Jeanne était devenue une nouvelle créature. Le mari, Théodore, avait prié pour elle, il avait publié une lettre de nouvelles, mais, surtout, il avait patiemment accompagné le travail des logopédistes, des physio- et des ergothérapeutes. Cela, Théodore avait eu l’occasion de me le raconter lors d’une visite qu’il m’avait faite dans ce même hôpital où Jeanne avait séjourné quelques mois auparavant. Il priait pour ainsi dire presque par jeu, manipulant un doigt devenu inerte après l’autre : « Seigneur, tu guéris ce doigt ! » Le jour où le doigt sortait de sa léthargie, il passait au suivant.
 
Pour moi, je fais maintenant preuve d’une démarche semblable. Je prie pour ma guérison, quand et comme Dieu la voudra. J’ai eu beaucoup de peine à dire au Père que j’acceptais même qu’il n’y ait pas de guérison en ce monde. Lorsque je l’ai dit, curieusement, les physiothérapeutes ont commencé à parler d’une petite récupération au bras droit, puis de micro-récupération à la main droite. J’ai dit à Dieu que j’acceptais aussi bien la voie « lente » d’une récupération par les exercices physiothérapeutiques que la libération soudaine et glorieuse par la puissance du Seigneur, au temps qu’il voudra. Le seul problème, et il est de taille, c’est que nous savons peut-être ces choses, mais que leur mise en pratique effective nous demande beaucoup d’efforts, et que nous n’avons pas d’autres ressources que celles d’êtres humains. Notre foi est fragile et nous devons sans cesse nous remettre à Dieu pour la maintenir.
 
En attendant, revenons à nos moutons. Moralement, Magda, tu as beaucoup souffert. Tu as perdu brutalement l’homme que tu aimais, même si tu continues à éprouver de la tendresse, de la loyauté et de l’affection vis-à-vis de celui que je suis devenu. Quant à moi, je suis bien décidé à vivre quelque chose de bien avec toi, en évitant autant que possible de te solliciter à tout bout de champ. Mais je sais aussi que c’est un temps où j’aurai davantage de pire que de meilleur à partager avec toi. Pourtant, connaissant ta foi, ton sens du devoir et ton attachement pour moi, je me dis qu’il est possible que nous vivions de bons moments dans cette phase de post-deuil. Il ne s’agit pas, Magda, de faire de toi une sainte, ni de me donner des qualités spirituelles transcendantes. Mais je crois que, si nous savons chercher la bénédiction cachée dans cette épreuve, nous grandirons tous deux.
 
Ma position personnelle, à la réflexion, est aussi empreinte d’une certaine ambivalence. Depuis mon AVC, j’ai oscillé entre la révolte contre Dieu, la négation de toute réalité spirituelle et la foi malgré tout. Toutefois, je précise que je n’ai jamais voulu accueillir dans mon esprit des positions hostiles à Dieu, mais je n’ai pas non plus pu éviter de remettre en question, en tout cas initialement, des aspects de ma foi. Par ailleurs, j’ai aussi vu que ma part de souffrances avait été relativement réduite dans cette expérience : en fait, je n’ai jamais souffert physiquement.
 
Mon AVC a constitué un immense choc, pour toi comme pour moi, comme pour tous mes proches et tous mes amis. Cependant, Dieu ne m’a jamais abandonné, quoi que j’en aie pensé Et dès que j’ai décidé de me rapprocher de lui, il est aussitôt redevenu présent pour moi.
 
Je suis reconnaissant d’avoir une femme aimante et sincère, qui tient farouchement le coup en dépit de tout. Peut-être le Seigneur nous réserve-t-il un miracle en ce monde, peut-être que non. Pouvons-nous accepter ces deux éventualités avec une confiance égale ?
 
Moi, je t’aime, en ayant conscience de la part d’épreuves que je t’inflige bien involontairement.
 
Ton mari
 
Fred
 
          
Patrick Fontaine Franck Alexandre Connaitre Dieu Dieu TV